Artiste plasticien



 

Pascal Poirot, Les tableaux de la Montagne.

 

Pascal Poirot peint depuis près de trois décennies. Les peintures de ses débuts, figurant des canapés, constituaient comme des réceptacles ou même des formes de représentations du monde : elles lui ont valu de porter durablement l’estampille de « peintre de Canapés », dont l’artiste a bien essayé de se défaire en allant jusqu’à représenter un certain nombre de Canapés cassés… Il a multiplié depuis bien d’autres séries, inégalement importantes par le nombre et plus ou moins closes : on citera les Indiens, les Demeures, les Architectures, puis les Vanités, les Ateliers et Vues d’ateliers, les Chantiers qui sont devenus des Tours de Babel, les Ménines (après des expéditions en Espagne), enfin les Pays, les Grandes Petites, les Petites. Son œuvre est d’une très grande variété et cependant toujours bien identifiable. La constante de toutes ces dernières séries, venues après les Ménines, est la figuration de la montagne et de ce qui, sous nos latitudes, fait le couvert permanent et indissociable de celle-ci, la forêt : les montagnes apparaissaient déjà dans certaines vues d’ateliers ou formaient le fond de quelques Tours de Babel. Plus récemment, la Montagne et son vêtement naturel, la Forêt, constituent même le thème omniprésent.

Installé dans le Val de Villé, Pascal Poirot peint depuis la Montagne ; il effectue des tournées régulières sur toutes les hauteurs, particulièrement du Val, mais aussi de la large zone du Donon et plus au nord. Au moment de ses courses en montagne, il multiplie croquis et photos et tout ceci, revu, repensé et trituré, donne naissance, une fois rentré dans l’atelier, à ses tableaux de la Montagne.

La Montagne est comme une entité, un pays propre, une zone singulière, qui a son histoire. Elle est au départ, dans les tableaux de Pascal Poirot, un paysage de montagne relativement précis, celui qu’il voit depuis près de deux décennies de ses fenêtres : ce sont principalement les hauteurs découpées qui forment la partie nord de ce massif en longueur qui part, à l’ouest, du bassin de Saint-Dié et retombe à l’endroit où la Lièpvre entre dans la plaine d’Alsace. Ces montagnes en dents de scie forment une partie de la toile de fond, du côté sud, de la maison-atelier de l’artiste ; du côté nord, le paysage plus ouvert donne sur le dos arrondi du Champ-du-Feu. A de nombreuses reprises, le paysage « méridional », en quelque sorte domestique, où l’on reconnaît parfois le ruisseau de Breitenau, a figuré dans divers de ses tableaux. Le peintre semble avoir été sollicité par cette image surtout à des moments particuliers, ainsi lors des premières neiges et que les gris et blancs des pentes et du vallon contrastent avec la découpe plus sombre habituelle ou encore, à la fin de l’hiver, lorsque les dernières traces de neige s’estompent.

Un élément d’importance est, dès ces premiers tableaux, le plancher : initialement, en effet, dans une partie de ses tableaux de la série des Vues d’ateliers, on regarde vers l’extérieur, parfois le spectateur se trouve assez en retrait par rapport à la fenêtre ou la baie ouverte qui donnent sur l’extérieur : il a devant lui une grande partie de plancher à « remonter ». L’artiste a pris un plaisir manifeste à représenter ces planchers, qui constituent comme de larges plages abstraites ouvrant sur la « partie figurée », le paysage de l’extérieur. Les lames de ces parquets sont détaillées, on y voit des noeuds, des rugosités, ils sont cependant impeccablement poncés et astiqués. Bientôt aussi, ces planchers s’avancent vers l’extérieur en ponton, dominant des parties de paysage.

La montagne vosgienne a aussi été pour Pascal Poirot, gamin et adolescent, un extraordinaire territoire de découverte. Depuis, il n’a cessé d’y retourner. S’intéressant à la morphologie, à la géologie, mais particulièrement aussi à la faune et à la flore, il a progressivement gagné une connaissance approfondie de la nature. Pascal a montré également un vif intérêt pour l’archéologie, qu’il a activement pratiquée. L’occupation ancienne des Vosges lui fournit, là, un très riche matériel. Durant l’Antiquité romaine, les hauteurs du pourtour du Bassin de Saint-Dié comme les secteurs plus septentrionaux avaient été colonisées par les hommes. Cette petite civilisation originale, cette culture gallo-romaine des sommets vosgiens, avait semé des hameaux et villages en nombre sur les aplats gréseux : on en comptait ainsi une grande centaine entre le Donon et la Petite Pierre. Aux IIe et IVe s., ces régions ont ensuite été désertées. Ce sont précisément ces secteurs de Saint-Dié au Col de Saverne que Pascal Poirot parcourt bien souvent, seul ou en compagnie d’amis. Cette occupation ancienne des hauteurs a laissé jusqu’à nos jours des traces étonnantes comme des chemins bordés de murs, des murets délimitant des parcelles, des soubassements de maisons et même de sanctuaires ; les « fossiles directeurs » parmi les plus étonnants de cette culture sont des pierres tombales en forme de maison ou de hutte. Ces stèles-maisons ont des formes prismatiques bien reconnaissables. Les plus remarquables ont été collectées, parfois depuis le XVIIIe s. et se trouvent dans les musées d’Epinal à Strasbourg, certaines plus frustes, oubliées s’observent encore sur le terrain.

Pascal Poirot parcourt ces hauteurs aujourd’hui désolées, avec le calepin de croquis ou l’appareil photographique à la main. Il enregistre les traces de l’occupation antique, ainsi les blocs prismatiques errants. En fait, vu ses multiples centres d’intérêt, il manifeste la plus grande attention à l’ensemble et ingère en quelque sorte la globalité de la Montagne. Il éprouve, et ses tableaux le montrent, une profonde empathie pour la Montagne et la Forêt. Les bosses, les aspérités, les atteintes au vif de la montagne – comme des carrières antiques ou récentes – sont ainsi relevées. Il est en admiration devant les arbres, les jauge, examinant tronc et ramure. Il relève avec désolation les traces qu’ont laissées des coups de vents ou des tempêtes même – celle de décembre 1999 marquant si profondément encore le paysage actuel : de parcelles entières, il ne reste que les souches versées, des troncs décapités et desséchés, formant comme des jungles sèches et inextricables. Il est attentif également aux aménagements ou aux tentatives d’aménagement des hommes dans ces solitudes, comme de simples aires de pique-nique isolées ou ces structures, aujourd’hui bien branlantes et grêles, mises en place jadis par l’administration forestière dans le cadre d’un projet avorté de présentation du village gallo-romain de Wasserwald.

Toutes ces observations et notations souvent scrupuleuses trouvent place ultérieurement dans ses tableaux. Vient, là, cependant le temps de la composition et, dans quelques tableaux, littéralement d’une mise en scène. On est frappé parfois par la précision de détail relevant d’observations de terrain, ainsi certaines stèles-maisons gallo-romaines sont parfaitement identifiables, mais il y a clairement aussi une recomposition de l’ensemble. Les horizons montagneux de ces tableaux ne sont pas forcément reconnaissables, les hauteurs sont rarement déterminables dans le détail : La Montagne est devenue un paysage générique, une forme de condensé des paysages enregistrés.
L’une des grandes singularités de ces tableaux de la Montagnes (Pays, Grandes Petites, Petites, Holzwege) est la présence de parapets, de cheminements en parquet de bois, généralement d’un rouge plutôt vermillon, qui viennent jeter le trouble dans la vue représentée. On a signalé plus haut que les parquets étaient apparus bien plus anciennement ; les voyages en Espagne se sont traduits dans la peinture de Pascal par une accentuation des planchers remontants et par la mise en place de parois latérales rouges à ouvertures. Sur certains tableaux de grand format récents (Pays à dominante archéologique), l’artiste lance une ample passerelle qui peut être semi-circulaire et occuper la moitié inférieure de la vue. L’image est ainsi doublement « cassée » : dans un paysage cendreux, où les bleus-gris dominent dans le « fond de scène » montagneux qui est comme fondu, à la limite de l’effacement et où les premiers plans sont peints dans des couleurs terreuses, une passerelle vermillon vient réveiller les couleurs. L’intervention de cette forme rouge très dessinée aux traits géométriques accusés provoque une forte rupture avec les formes plus amollies des fonds, avec les troncs et souches ou avec le lapidaire archéologique erratique. Il y a comme une rencontre entre le figuratif et un art abstrait géométrique.

L’intervention de ces éclats rouges peut sur certains tableaux se révéler très intrusive : des panneaux verticaux apparaissent de part et d’autre du point de vue central, à la manière de coulisses de théâtre. Parfois, un encadrement rouge se promène et occupe une position assez centrale, des parois rouges de plus en plus évidés cadrent le regard. Pascal Poirot dit vouloir rappeler ces décors de théâtre où l’on mettait en scène, après 1871, la ligne bleue des Vosges dans les salles parisiennes : fond de scène avec décor de Vosges ou de forêt vosgienne, coulisses ou panneaux latéraux avec arbres… On trouvait ces mêmes dispositifs dans des théâtres de papier de l’époque, sinon sur des scènes plus provinciales et rurales encore assez récemment…

On voit combien les tableaux de la Montagne sont recomposés. On n’oubliera pas non plus que Pascal Poirot a visité naguère les sites protégés de la Rain Forest australienne : il y circulait sur des passerelles qui étaient destinés à protéger au maximum la flore et jusqu’à la micro-faune de ces réserves naturelles. Ce souci de protection, l’artiste le transplante an quelque sorte, par ses tableaux, dans la Montagne vosgienne et sur les sites archéologiques de celle-ci.

Dans un catalogue sur le travail en cours de Pascal Poirot en 1998, Daniel Payot avait fait, avec pertinence et finesse, un parallèle entre des petits formats de Pascal Poirot (petites séries Architectures, appelées Inventaires) et les Imprese, vignettes de la Renaissance italienne ; il avait évoqué également les allégories et les emblèmes. Les tableaux récents de la Montagne ne sont pas sans faire penser à certains emblèmes baroques, de la seconde moitié du XVIIe s. augsbourgeois, notamment, cependant sans qu’il y ait un lien direct. Beaucoup de ces livres d’emblèmes, essentiellement religieux, nous font connaître des petites vues assez classiques de Vanités où fleurissent – dans tous les sens du terme – les crânes et où se multiplient des symboles appuyés, comme les livres, les cœurs, etc. Il s’y trouve beaucoup d’emblèmes directifs, sinon péremptoires : le doigt de Dieu apparaît autoritaire depuis le haut des nuées, ailleurs les sentences précisent « Tu ne liras qu’un seul Livre ! », etc. A intervalle régulier, on rencontre au milieu de ces séries, des paysages tout simples, sans leçon trop appuyée, à peine avec une évocation biblique : les dessinateurs et graveurs (par exemple, Georg Strauch et Melchior Küsell) représentaient alors des paysages génériques, composés de montagnes, de forêts, de champs, comprenant éventuellement quelque monument type, comme une église ou un château. Ils se sont fait plaisir, ont laissé libre cours à une virtuosité certaine et ont laissé courir crayon, puis burin : les hachures sont multipliées en résilles variées, elles gonflent les rondeurs des nuages qui débordent dans les encadrements, elles font vibrer l’arrière-plan de montagne, les feuillages des arbres dont les troncs sont nervurés et les champs sont comme labourés par le burin. Il faut reconnaître, là, la célébration de la création, la notation des variations saisonnières, de la course du temps et probablement le constat de la vanité de la durée et de la trace des hommes.

Pascal Poirot se situerait dans ce dernier registre, celui du plaisir de peindre et de la célébration de la nature. Il a le souci de la conservation et de la préservation de la nature. Pascal nous dit d’abord son attachement vital et essentiel à la Montagne (et à la Forêt) ; en rappelant quelques traces de leur passage, il rappelle le séjour transitoire des hommes. Avec ses tableaux, il élève des ex-voto à la Montagne pour lui-même et les autres.

François Pétry